(Blog) Antoine-Frédéric

CC0 sauf mention contraire - étudiant en sociologie

On parle désormais de « cancel culture ». Ce terme vient de l’extrême-droite américaine qui parle de « culture » dès qu’il s’agit de dénigrer un opposant politique, sans doute à destination de personnes qui ne comprennent pas ce dont il s’agit : le « marxisme culturel » rongerait les universités américaines et serait responsable des notes moins bonnes des étudiant·es conservateur·ices.

Il est vrai que des utilisateur·ices de Twitter ont des pratiques qui consistent à harceler collectivement un·e producteur·ice de contenus jusqu’à ce qu’ielle jette l’éponge. Je ne défends pas cette pratique (je pense que l’optimisation de l’engagement fait ressentir des émotions qui font penser d’une manière qui crée de la violence [1]). Mais il ne s’agit pas d’une « culture » mais justement de pratiques produites par une perpétuelle fuite en avant, une quête de communautés rendue matériellement impossible par Twitter.

Des blogueur·euses peuvent entretenir des relations en dehors de leurs blogs, par exemple s’inviter chez elleux à boire des citronnades ou se rencontrer lors de conférences. Les blogueur·euses, en général, parlent de pratiques exogènes à leurs blogs, c’est-à-dire de ce qu’ielles font en dehors de leur écriture : par exemple de conférences auxquelles ielles participent, ou de lancements de podcasts, etc. Le blog n’est pas conçu comme un medium de sociabilité au sens d’interaction directe, mais plus comme un média « social », au sens où il est censé être utile pour des pratiques sociales de la vie quotidienne comme éduquer ses enfants ou composer de la musique.

Je pense que Twitter est un média antisocial car sa quête de croissance économique illimitée, alimentée par notre consommation de publicités, crée un antagonisme en appauvrissant nos interactions sociales car l’« optimisation de l’engagement », c’est-à-dire de notre consommation de publicités, se fait à leur détriment. Je me suis rendu compte que les médias sociaux rendaient nos interactions plus brèves, plus émotionnelles, plus racoleuses ; et il en va de même pour la télévision qui suit ce modèle. Par ailleurs je ne pense pas que les limites du blog épargneraient Twitter, une plateforme de « microblog » : ce n’est donc pas, à mon avis et fort d’une regrettable expérience de 8 ans sur ce site, un espace conçu pour des interactions sociales directes.

En particulier, il n’y a sur Twitter aucune métaphore de coprésence spatiale : le terme de « salon » abonde sur l’internet, que l’on parle de « salon » Discord ou Matrix, ou d’un jeu de rôles en ligne, mais ce terme ou un autre du même acabit est inexistant sur Twitter. Il y a les « messages directs » qui permettent des discussions de groupe, mais je considère que les utilisateur·ices qui m’intéressent n’ont pas accès à cette fonctionnalité.

Je suppose que ces utilisateur·ices :

  1. cherchent à rejoindre des communautés pour devenir de meilleures personnes,

  2. substituent sur Twitter, à l’appartenance communautaire, des valeurs au nom desquelles ielles sont prêt·es à aller vers des pratiques extrêmes, y compris de manière auto-destructrice, et

  3. ont un rapport de peur, de contrainte, et de violence à l’identité d’autrui.

Apparaît donc une volonté de devenir une meilleure personne, à travers le rôle de noyaux intégrateurs joué par les communautés, et en dépit de ceux-ci à travers une forme de militantisme, au nom « du bien », délirant, et auto-destructeur.

La situation est différente sur le Fédivers car les logiciels de microblog les plus utilisés (Mastodon, Pleroma, Misskey…) affichent une timeline locale, hybridant le microblog avec la notion de communauté. En publiant à un niveau global, on publie également dans la TL de notre instance et les posts sont affichés par ordre chronologique avec un débit relativement faible. Le terme « TL locale » lui-même renvoie à une métaphore de coprésence spatiale.

Mais je pense que Twitter pourrait implémenter des communautés et même que son identité lui donnerait un avantage inégalable sur le terrain des médias sociaux. En me basant sur la proposition de Daniel Rakhamimov je pense qu’il serait possible pour des comptes Twitter certifiés d’ajouter un bouton « room » sur leurs profils, en regard du bouton follow/unfollow et accessible sur demande à ses abonné·es, émulant, comme Discord le fait, un serveur IRC doté de modérateur·ices payé·es directement à Twitter par le compte certifié et de manière à compenser les pertes en revenus publicitaires. Ou plutôt une multitude d’émulations de serveurs IRC dont un est assigné, au hasard et définitivement, à un compte abonné, pour garder une taille raisonnable.

L’optimisation de l’engagement sur Twitter crée une culture de violence, et c’est ce qui « colore » les tentatives d’intégration de ses membres au sein de communautés qui n’y existent pas en propre. Pire, la quête du « perçage » sur Twitter, du tweet à 15,000 partages, amène à concevoir les identités sociales séparément des performances, ce qui corrompt la conception du système de réputation au point de ne pas percevoir sa réputation personnelle ; mais cela entretient aussi un rapport de violence à autrui et donc une fuite de la réalité en ligne, c’est-à-dire un usage nocif de Twitter.

Pour en citer un utilisateur : « Personnellement c'est au travers de centres d'intérêt que j'ai fait la plupart des belles rencontres de ma vie, et c'est le cas de la plupart des gens que je fréquente. Passion des jeux, loisirs, militantisme, etc. »

[1] En anglais : geminiquickst.art – gemini://tilde.team/~contrapunctus/gemlog/star-wars-nvc

Ce billet de blog est le numéro 5/100 du défi #100DaysToOffload.

Antoine-Frédéric

J’essaie de libérer le nom de domaine afr.pm car je n’habite pas à Saint-Pierre-et-Miquelon, et je suis donc probablement beaucoup moins légitime pour utiliser ce nom de domaine qu’un·e habitant·e ou une institution (musée, restaurant…) de cette collectivité d’outre-mer.

J’ai hésité entre afr.social et un autre nom de domaine, notamment car le TLD .social est fréquemment utilisé par des médias sociaux « éthiques » clonant un modèle d’optimisation de l’engagement et de croissance économique infinie. Or certains aspects sont assainis (par exemple, Mastodon hybride les publications entre microblog et communautarisme, au sens de sentiments et de pratiques d’appartenance à une communauté, ce qui pallie largement les problèmes posés par les sphères sur Twitter) et certains ne le sont pas (par exemple les notifications pour les likes/partages implémentent des mécanismes d’optimisation de l’engagement et maintiennent des formes de jouissance de violence performative, quoique sous une forme largement atténuée).

Mais c’est justement pour cette raison que je veux souligner l’intelligence et la vitalité sous-jacentes au terme « social ». Les médias sociaux basés sur une croissance économique infinie optimisent infiniment pour le bruit (les publicités), au détriment du signal (des interactions sociales significatives). C’est pour nous faire consacrer plus de temps de cerveau disponible aux publicités que nous sommes incité·es à raccourcir nos publications Facebook et nos commentaires et que nos tweets sont limités à 280 caractères, comme les séries américaines sur TF1 sont amputées de scènes pour afficher plus de publicités. De même que la très libre adaptation par M6 du roman « Ils étaient 10 » d’Agatha Christie supprime le plot et donc l’intérêt du roman, et « scotche » l’utilisateur·ice à son écran avec son voyeurisme sur la mort, sur la cruauté des relations amoureuses – toujours ! – en accentuant jusqu’à une sorte de pornographie de la cruauté, de la folie, ou/et du handicap l’aspect irréductiblement irrationnel de ce sentiment, les QRT (retweets avec commentaires) poussent les utilisateur·ices de Twitter à auto-produire des contenus accrocheurs, finalement à racoler pour le compte de cette entreprise pour recevoir des likes ou des retweets.

Dans cette conception, les significations des mots « social » et « signal » sont entremêlées, et c’est ce signal que je tenterai d’optimiser sur ce blog. En écrivant peu et donc en vous prenant peu de temps (cet article fait 441 mots, soit un peu moins de 3 minutes de lecture). En supprimant l’envoi d’emails au profit des flux RSS. Et surtout, étant moi-même un ancien utilisateur de Twitter, en me réconciliant avec la lecture, un support qui m’a angoissé pendant de longues années. J’espère pouvoir transmettre ça à mes lecteur·ices.

Article 4/100 du défi #100DaysToOffload

Antoine-Frédéric

J’envoie cet article, puis je désactive l’envoi d’emails pour mes articles de blog.

Je pense que proportionnellement relativement peu de blogs méritent d’atterrir dans ma boîte mail, et que mon propre blog, qui participe au défi #100DaysToOffload, n’en fait pas partie. En fait, je ne voudrais même pas recevoir un email pour mes propres articles de blog.

Je patine un peu pour ce défi. Je ne peux pas prendre d’engagement sur la qualité, la pertinence, la richesse, et la concision de mes articles. Et de toute façon, je ne suis personne pour vous envoyer un email tous les trois jours pour vous dire que j’ai publié quelque chose.

Par ailleurs, je reçois moi-même des emails que je ne lis jamais, mais sans m’en désabonner par « peur de manquer quelque chose » (« FOMO »), des craintes irrationnelles attentivement entretenues par Facebook sous le nom d’optimisation de l’engagement. Je n’ai pas envie de provoquer ça chez mes lectrices.

En revanche vous pouvez vous abonner au flux RSS de ce blog. Un flux RSS est un fichier texte qui contient à la fois le titre de l’article de blog, sa date de publication, et l’ensemble de son contenu. Ce fichier texte est lu et interprété par un lecteur de flux RSS qui prend en charge son affichage, sans que vous ayez à vous soucier du thème du blog ou de sa police d’écriture.

Les flux RSS sont activés par défaut sur une bonne partie des sites web, dont WordPress, ce qui en représente déjà 40 % (sur tous les sites web, une bonne partie d’entre eux étant des blogs comme celui-ci). Write.as ne m’autorise de toute façon pas à désactiver les flux RSS.

La peur de manquer quelque chose impliquant de consommer le contenu dès qu’il est disponible, ça implique que l’envoi d’une newsletter pourrait vous faire prendre du retard sur votre organisation. Alors que l’usage d’un lecteur de flux RSS vous permettrait de lire mes billets lorsque vous en aurez vraiment le temps.

Concernant les lecteurs, le plus simple est de se créer un compte en ligne, pour synchroniser ses flux sur toutes ses machines (ne pas avoir à ajouter chaque flux sur son téléphone et sur son ordinateur). Nomagic fournit une instance TinyTinyRSS, en plus d’un paquet d’autres services, pour 24€ tous les 3 mois (15€ tous les trois mois si vous êtes en situation précaire). Il s’agit vraiment de contribuer à la facture des serveurs, le sysadmin hébergeait ces services d’abord pour lui-même puis a eu l’idée de les ouvrir au public (ce qui lui permet de payer pour plus de services). Ajoutons à ça qu’il est adorable.

Vous pouvez aussi suivre ce blog depuis le Fediverse (Mastodon, PeerTube, etc.), à l’adresse @afr-blog@afr.pm.

Article 3/100 du défi #100DaysToOffload.

Antoine-Frédéric

Pour mes études, je me suis re-créé un compte Twitter. Je cherchais des entretiens au sujet des médias sociaux. Je n’en ai trouvé aucun (mais 13 personnes m’en ont accordé un sur Mastodon). Quelqu’un a dit une bêtise au sujet du “pass culture” [1], je lui ai répondu, quelqu’un m’a dit que ma réponse en 26 tweets était très bonne et m’a suivi. Je me suis ensuite appliqué à la/le décevoir avec des fils (« threads ») creux et décousus.

Je n’ai pas la prétention de faire une analyse complète ici, mais j’ai remarqué que mes tweets baissaient en qualité car un bon « tweet », un message de 280 caractères qui prenne son épaisseur dans mon expérience et dans les régularités que j’ai constatées, ne nécessite aucun effort. Alors qu’à l’inverse je peux passer une demi-heure devant mon ordinateur – à prendre du retard sur mes engagements – pour répondre à quelqu’un que je ne connaissais pas au début de la journée, que je trouve stupide, et qui ne donnera aucune valeur à ma réponse [2].

J’essayais donc de faire de « bons tweets » de manière artificielle, car on structure une production artistique ou idéelle avec une matière exogène, ou pour le dire autrement qui vient de notre activité « hors-milieu ». Je ne diversifiais pas suffisamment mes moyens de communication pour utiliser Twitter de manière « saine », au contraire je pouvais faire des threads au contenu assez vide et mal structurés. Et il m’arrive encore aujourd’hui, une fois toutes les deux semaines, de me dire « tiens, cette phrase serait parfaite pour un compte Twitter ». Ce n’est pas grave, je perds quelques aphorismes et je gagne des heures chaque semaine que je peux consacrer à mon entourage, à lire, à me développer…

Je mentionnerai brièvement que supprimer mon compte Twitter me permet de me réapproprier mon temps justement et, par exemple, de consacrer toute mon attention à ma chatte quand elle miaule pour réclamer des caresses, plutôt que de la caresser d’une main et de tenir mon téléphone de l’autre. Justement parce que l’effort nécessaire pour écrire un article de blog ou un email donne un sens palpable à cette activité, plutôt qu’une illusion de sens dopée à la dopamine. On était quand même à deux doigts de la maltraitance et je suis très content de passer du temps avec elle, de savoir que je pourrai mettre l’écriture de cet article en pause parce que je peux justement prioriser entre cette activité et la caresser.

Par contraste, j’adore correspondre par emails. Je fais des efforts de contenu, de structure, de relecture pour les emails que j’envoie ; je peux y passer plusieurs heures, parce que j’aime cette manière de donner de la valeur à mes interlocutrices… et c’est une manière de reconstruire le sens que je donne à mon écriture, après Twitter.

Article 2/100 du défi #100DaysToOffload.

[1] La langue française est la langue de la République et des cours d’anglais, mais pas des moyens déployés par M. Macron pour sauver l’économie en dépit de la pandémie, apparemment.

[2] Cela dit en passant, si vous suivez des personnes qui QRT ce genre de publications pour les tourner en dérision, vous finirez par faire la même chose. Donc vous devriez vous en désabonner. Non ce n’est pas idéal, mais Twitter n’a rien d’idéal, c’est pour ça que j’ai supprimé mon compte.

Antoine-Frédéric

À l’Université Lumière Lyon 2, de nombreuses étudiantes auront la chance d’assister au cours « Normes et déviance » donné par Abir Krefa. Dans une séance, Abir Krefa présente la notion de carrières déviantes que l’on doit à Howard Becker, qui veut dire grosso modo que la déviance n’est pas un « état » dû à des causes que l’on pourrait trouver dans l’environnement familial, ou dans la psychologie du/de la déviant·e, mais un processus.

Abir Krefa a ensuite cité les travaux de Muriel Darmon qui a étudié l’anorexie comme un processus. De mémoire, 95 % des personnes anorexiques seraient des femmes. Darmon a étudié l’anorexie à travers des entretiens avec les personnes anorexiques, leurs parents, le personnel médical impliqué, etc. Mme Darmon a montré que l’anorexie était un processus composé de plusieurs étapes :

  1. Des injonctions à perdre du poids.
  2. Des instruments de mesure de perte du poids, tels que la balance, l’usage d’une ficelle, etc.
  3. La personne anorexique se mettra à apprécier la sensation du ventre vide. Parallèlement, elle se montrera assidue et attentive en cours.
  4. Éventuellement, elle peut être hospitalisée.
  5. Cette personne y survit (rétablissement) ou en meurt.

Lorsque Mme Krefa a fini son exposé, je lui ai demandé quelle était la meilleure manière d’aider une personne anorexique. Elle m’a répondu que la meilleure chose à faire était de ne pas faire d’injonctions à perdre du poids.

1/100 #100DaysToOffload

Antoine-Frédéric