La « cancel culture » ou la quête impossible de communautés propres à Twitter

On parle désormais de « cancel culture ». Ce terme vient de l’extrême-droite américaine qui parle de « culture » dès qu’il s’agit de dénigrer un opposant politique, sans doute à destination de personnes qui ne comprennent pas ce dont il s’agit : le « marxisme culturel » rongerait les universités américaines et serait responsable des notes moins bonnes des étudiant·es conservateur·ices.

Il est vrai que des utilisateur·ices de Twitter ont des pratiques qui consistent à harceler collectivement un·e producteur·ice de contenus jusqu’à ce qu’ielle jette l’éponge. Je ne défends pas cette pratique (je pense que l’optimisation de l’engagement fait ressentir des émotions qui font penser d’une manière qui crée de la violence [1]). Mais il ne s’agit pas d’une « culture » mais justement de pratiques produites par une perpétuelle fuite en avant, une quête de communautés rendue matériellement impossible par Twitter.

Des blogueur·euses peuvent entretenir des relations en dehors de leurs blogs, par exemple s’inviter chez elleux à boire des citronnades ou se rencontrer lors de conférences. Les blogueur·euses, en général, parlent de pratiques exogènes à leurs blogs, c’est-à-dire de ce qu’ielles font en dehors de leur écriture : par exemple de conférences auxquelles ielles participent, ou de lancements de podcasts, etc. Le blog n’est pas conçu comme un medium de sociabilité au sens d’interaction directe, mais plus comme un média « social », au sens où il est censé être utile pour des pratiques sociales de la vie quotidienne comme éduquer ses enfants ou composer de la musique.

Je pense que Twitter est un média antisocial car sa quête de croissance économique illimitée, alimentée par notre consommation de publicités, crée un antagonisme en appauvrissant nos interactions sociales car l’« optimisation de l’engagement », c’est-à-dire de notre consommation de publicités, se fait à leur détriment. Je me suis rendu compte que les médias sociaux rendaient nos interactions plus brèves, plus émotionnelles, plus racoleuses ; et il en va de même pour la télévision qui suit ce modèle. Par ailleurs je ne pense pas que les limites du blog épargneraient Twitter, une plateforme de « microblog » : ce n’est donc pas, à mon avis et fort d’une regrettable expérience de 8 ans sur ce site, un espace conçu pour des interactions sociales directes.

En particulier, il n’y a sur Twitter aucune métaphore de coprésence spatiale : le terme de « salon » abonde sur l’internet, que l’on parle de « salon » Discord ou Matrix, ou d’un jeu de rôles en ligne, mais ce terme ou un autre du même acabit est inexistant sur Twitter. Il y a les « messages directs » qui permettent des discussions de groupe, mais je considère que les utilisateur·ices qui m’intéressent n’ont pas accès à cette fonctionnalité.

Je suppose que ces utilisateur·ices :

  1. cherchent à rejoindre des communautés pour devenir de meilleures personnes,

  2. substituent sur Twitter, à l’appartenance communautaire, des valeurs au nom desquelles ielles sont prêt·es à aller vers des pratiques extrêmes, y compris de manière auto-destructrice, et

  3. ont un rapport de peur, de contrainte, et de violence à l’identité d’autrui.

Apparaît donc une volonté de devenir une meilleure personne, à travers le rôle de noyaux intégrateurs joué par les communautés, et en dépit de ceux-ci à travers une forme de militantisme, au nom « du bien », délirant, et auto-destructeur.

La situation est différente sur le Fédivers car les logiciels de microblog les plus utilisés (Mastodon, Pleroma, Misskey…) affichent une timeline locale, hybridant le microblog avec la notion de communauté. En publiant à un niveau global, on publie également dans la TL de notre instance et les posts sont affichés par ordre chronologique avec un débit relativement faible. Le terme « TL locale » lui-même renvoie à une métaphore de coprésence spatiale.

Mais je pense que Twitter pourrait implémenter des communautés et même que son identité lui donnerait un avantage inégalable sur le terrain des médias sociaux. En me basant sur la proposition de Daniel Rakhamimov je pense qu’il serait possible pour des comptes Twitter certifiés d’ajouter un bouton « room » sur leurs profils, en regard du bouton follow/unfollow et accessible sur demande du compte à ses abonné·es, émulant, comme Discord le fait, un serveur IRC doté de modérateur·ices payé·es directement à Twitter de manière à compenser les pertes en revenus publicitaires. Ou plutôt une multitude d’émulations de serveurs IRC dont un est assigné, au hasard et définitivement, à un compte abonné, pour garder une taille raisonnable.

L’optimisation de l’engagement sur Twitter crée une culture de violence, et c’est ce qui « colore » les tentatives d’intégration de ses membres au sein de communautés fuyantes et seulement imaginées. Pire, la quête du « perçage » sur Twitter, du tweet à 15,000 partages, amène à concevoir les identités sociales séparément des performances, ce qui corrompt la conception du système de réputation au point de ne pas percevoir sa réputation personnelle ; mais cela entretient aussi un rapport de violence à autrui et donc une fuite de la réalité en ligne, c’est-à-dire un usage nocif de Twitter.

Pour en citer un utilisateur : « Personnellement c'est au travers de centres d'intérêt que j'ai fait la plupart des belles rencontres de ma vie, et c'est le cas de la plupart des gens que je fréquente. Passion des jeux, loisirs, militantisme, etc. »

[1] En anglais : geminiquickst.art – gemini://tilde.team/~contrapunctus/gemlog/star-wars-nvc

Ce billet de blog est le numéro 5/100 du défi #100DaysToOffload.

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